
Une causerie au 27 rue saint Guillaume (Sciences Po Paris)
Je voudrais faire un constat avec vous. Il est en effet curieux de constater aujourd’hui que la plupart des Dirigeants africains brillent par la densité de leur patrimoine, immobilier ou financier à l’étranger. C’est sans doute une manière très drôle d’exprimer leur attachement au continent et aux pays respectifs qu’ils dirigent. D’aucuns se diraient qu’ils sont rusés ces dirigeants avisés. Ils agiraient ainsi en consommateurs rationnels, des investisseurs qui veulent profiter des meilleures réallocations d’opportunités d’investissement existant au monde. Mais à la vérité, telle est leur façon à eux de fuir les mauvaises conditions économiques et les risques politiques multiples dont ils ont pourtant été les bâtisseurs.
Dans les discussions et échanges sur la compétence des dirigeants africains, une interrogation revient souvent. Comment ceux qui ont souvent étudié dans d’autres pays, notamment occidentaux et orientaux ayant un certain niveau de développement, n’arrivent-ils pas à avoir l’ambition de faire décoller leurs pays, une fois retournés ? Comment, n’arrivent-ils pas à tirer leur épingle du jeu pour le continent, dans ce village planétaire où les benchmarks, les partages de connaissance et savoir-faire, bref les « rendez-vous du donner et du recevoir » de Senghor sont si présents ? Je me souviens d’une conversation avec un ami camerounais, alors que nous étudions tous les deux à Sciences Po Paris. On aimait à se lancer un défi, celui de donner des arguments contraires sur une question donnée. C’est ainsi qu’un jour, entre deux cours, assis à la péniche du 27 rue Saint Guillaume, nous avons échangé de vive voix sur cette question ci haut posée, question somme toute importante à nos yeux. Il disait, pour qualifier le difficile changement d’état d’esprit des dirigeants africains, sous un ton de mélange de gravité et d’humour : qu’ « on peut sortir quelqu’un du Ghetto, mais on ne peut sortir le Ghetto qui vit en lui ». Il semblait là dire qu’on peut sortir dirigeants africains des situations d’absence de cohésion nationale, de corruption grandissante et de nécessité de construire le vivre ensemble qu’ils ont vu et dans lesquelles ils ont vécu une partie de leur jeune âge. On peut les sortir de cela en les envoyant étudier sous d’autres cieux comme nous, regarder comment cela se passe ailleurs. On peut les envoyer au pèlerinage du métissage et des partages des pratiques de management, on peut les envoyer à la Mecque des partages de diverses ambitions que les autres ont pour leurs régions respectives. Mais à leur retour, comme condamnés à perpétuer cette mal gouvernance qu’ils avaient laissée, ces dirigeants plantent l’ivraie en lieu et place du bon grain. Ils sont incapables de s’inspirer de l’allégorie de la Caverne de Platon et de dire avec lui : « dehors, il y a de la lumière, une lumière aux antipodes de cette obscurité établie ». Mon ami reconnaissait là que le « Ghetto en eux » demeurait bien vivant. Au lieu d’être éliminé par ce chemin vers d’autres cieux, il n’a fait que s’en dormir pendant le séjour au pèlerinage, menant une vie de kyste. Dès qu’il retrouve « son milieu naturel », ce ghetto renaissait plus fort, se nourrissant de la mousse de la corruption et de la mauvaise gestion, s’abreuvant au long fleuve des décennies au pouvoir. Alors son retour sur investissement, c’est la précarité sanitaire et alimentaire, l’instabilité politique, la cruciale absence d’institutions républicaines pouvant permettre à tous de se sentir appartenir à un destin commun. L’histoire contemporaine africaine est pleine de ces exemples de dirigeants qui ne sont pas à la hauteur des espérances qu’on serait presque d’accord avec cette métaphore du « Ghetto en eux » impossible à éliminer.
Et pourtant, dans l’élan du jeu de l’antithèse si présent à Sciences Po Paris et dont le rôle me revenait, je me devais de trouver des arguments contraires à ceux de mon ami. Je n’avais aucunement envie de lui donner raison sur ce « verre à moitié vide » qu’il venait de me présenter. Je voulais voir le « verre à moitié plein ». A ce moment je réalisais que ce qui avait a priori les contours d’un jeu, je commençais à l’affronter avec un certain Quotien Emotionnel, une certaine conviction qui se devait pourtant de faire appel à la raison et à l’argumentation, bref à mon QI. Il fallait que l’intellect et l’affect, que le QI et le QE se rencontrent pour sortir une argumentation qui va au-delà de certaines réalités empiriques et obscures sur la mauvaise gouvernance en Afrique. Il fallait que je réussisse à faire adhérer mon ami au fait qu’il est possible de « sortir le ghetto en nous ». « Qu’on peut faire nous sortir du continent….mais sans sortir l’Afrique qui vit en nous ». L’Afrique de demain dont je rêve, elle en aura besoin, et c’était cela la ligne directrice de mon champ d’arguments à trouver. Il fallait donc pouvoir se convaincre qu’au milieu d’une chaîne montagneuse d’adversités, on pouvait trouver une petite plaine d’espoir. Cette lueur du soleil levant, je le disais à mon ami, je l’ai vue dans les quelques rares démocraties qui naissent en Afrique. De l’Afrique du Sud au Ghana.. Cette positive énergie des possibles, je l’ai vue dans quelques rares charismatiques dirigeants africains réellement préoccupés par le devenir de ce continent. Cette autre possible Afrique, je l’ai vue dans l’engouement de quelques entrepreneurs africains qui, malgré des difficultés de tout genre, s’emploient résolument à investir en Afrique, faisant semblant d’oublier les risques politiques toujours importants qui y sévissent. Ces Africains là, ils ne sont pas très rationnels aux yeux des critères classiques d’investissement. Mais ils se sont trouvés des arguments pour se porter sur ce continent, ce n’est pas rien ! Alors, je n’ignorais pas lorsque je présentais à mon interlocuteur ces arguments que je tirais à grands traits sur ces quelques éléments positifs de mon continent. Et puis, comme pour m’encourager à zoomer ce qui réussit, à applaudir les victoires du continent mère, je me disais en sourdine que les grandes révolutions, souvent naissent des petits groupes qui par leur audace, leur courage, finissent par amener les autres vers la même direction. Et cela, évidemment, n’est pas exclu à l’Afrique. Alors pourquoi ne pas crier des youyous sur cette Afrique des entrepreneurs, cette Afrique qui a le désir de prêcher ce qui réussit.
Au-delà de ces arguments empiriques que je présentais à mon ami pour lui dire qu’il est possible de « sortir le Ghetto en nous », je lui ai présenté des arguments qui sonnaient dans mon esprit comme la valeur actualisée des espérances.
Cette espérance actualisée, je l’ai vue dans des jeunes africains animés d’un orgueil positif. Ces jeunes-là réaliseront qu’il n’y a pas que d’autres régions pour décoller. Que leur continent ne peut pas continuer à troquer son statut de « berceau de l’humanité » contre le « berceau de la précarité ». Que ce continent ne peut continuer à regarder d’autres peuples essayer de tirer leur épingle du jeu et rester à l’image d’un géant assis sur de l’or et qui tend la main pour quémander. C’est alors que, fort d’un orgueil positif doublé d’une saine colère, ils s’emploieront à dessiner une figure nouvelle de l’Afrique.
Cette espérance actualisée, je l’ai vue dans des femmes africaines conscientes du rôle qu’elles doivent assurer pour tirer le continent du sable mouvant. Reléguées pendant longtemps au magasin de l’accessoire et parfois de l’oubli, ces femmes auront épousé une philosophie nouvelle qui voudrait désormais non pas que loin derrière un homme se trouve une femme, mais que désormais, « qu’à côté d’un grand homme, il y ait une grande dame ». Combattantes de la vie, elles inspireront une Afrique nouvelle où la guerre contre les précarités prendra le dessus sur l’image d’un continent dont les fils se déchiquettent devant le miroir de leur histoire en s’entre-mangeant.
A MESURE QUE JE DISAIS CELA, UNE VOIX ME SOUFFLE QUE CE PROGRES EST POSSIBLE !
Une voix vient de loin qui nous parle pour dire que nous aurons ce progrès. Cette voix, c’est celle de Thomas Sankara s’adressant au peuple Burkinabé pour rappeler à chacun qu’ils n’auront pas fait de progrès s’ils ne font pas mieux que leurs pères et mères. Cette voix nous dit, il nous faut ne pas répéter l’Histoire mais faire des pas irréversibles en avant. Il nous faut faire un pas, puis un autre, et tenir pour gagné chaque pas comme le disait Aimé Césaire. Il nous faut le faire en nous disant que la Liberté n’est jamais une cuisine de charité, elle n’est jamais un geste de générosité d’un marabout, elle est au contraire une valeur permanente, et perpétuelle, toujours à refaire au prix du sacrifice et de l’engagement. C’’est cela que nous devons épouser en tant qu’africains.
Il existe une autre voix. Celle venant des profondeurs d’une Afrique du Sud qui se veut Nouvelle. Cette voix que porte son messager Nelson Mandela vient pour nous appeler à dépoussiérer notre esprit. La vérité ce n’est pas « tu as tort et la repentance doit être ta nourriture quotidienne ». La vérité c’est de pouvoir reconnaître les torts historiques qui ont été les nôtres avec gravité, mais sortir de la bulle de condamnation ad vitem pour nous propulser, c’est ce progrès que nous pourrions atteindre. L’esprit des commissions vérité, justice et réconciliation en Afrique du Sud doit ici nous inspirer partout en Afrique.
Une voix nous parle encore, celle venant des profondeurs de Martin Luther King quand il appelle à protester de vive voix contre les injustices de notre société. Mais en allant à cette nécessaire croisade, nous devons prendre garde de distinguer le système d’injustice quelle que soit sa forme contre lequel il faut lutter et l’amour qu’il nous faut avoir en permanence vis-à-vis des promoteurs de cette injustice. Car la victime d’une injustice sociale autant que le bourreau sont déshumanisés par le système qui prévaut.
Un autre geste contemporain nous y interpelle en tant que jeunes, ce geste, c’est le courage insoupçonnable de Barack Obama.
Un autre geste nous y interpelle, nous diaspora africaine : ce geste, c’est lorsqu’un Malamine Koné ou un Cheik Modibo Diara, un Ernest Simo peuvent rentrer avec leur double nationalité malienne et camerounaise d’une part, française et américaine d’autre part et se mettre au service du continent.
Un autre geste existe, un autre encore…vous en avez sans doute des exemples à l’esprit. Ces gestes d’une Afrique qui veut entrer dans l’histoire et contredire certains dires du 26 juillet à Dakar…ces gestes existent.
Oui c’est possible, cette Afrique nouvelle, c’est ce que j’ai voulu partager avec vous, chers amis sensibles à l’Afrique, chers amis de l’ASPA. C’est pour cela que ces multiples obscurités de l’Afrique de guerre, de corruption, d’instabilité et de précarité ne devraient pas cacher les phares de l’espoir, ces phares qui doivent nous permettre de transformer nos sentiers difficiles d’aujourd’hui en autoroute conduisant vers la terre promise de l’oasis pour les peuples africains ; c’est cela l’esprit de Tchad, Eloge des Lumières Obscures. Ces phares là, c’est nous qui devrons les allumer. Nous les jeunes. Vous nos sœurs. Nous la Diaspora.
Oui, cette Afrique nouvelle est possible…
Association des étudiants de Sciences Po pour l’Afrique (ASPA), ta mission ne peut pas être pas être mieux indiquée à condition d’y rester fidèle.
Que Dieu vous bénisse et nous donne l’inspiration pour l’hymne de cette autre Afrique.
Paris le 30.09.2009
Succès MASRA,
Co-auteur de : Tchad, Eloge des Lumières Obscures, L’Harmattan 2009