
« Nous n’avons rien, nous Africains, à demander à Obama ». Cette réaction pleine de sagesse est venue, comme bien souvent, du Président du Sénégal Abdoulaye Wade. Au fond, rien de très original dans cette déclaration : le Président des Etats-Unis veille aux intérêts de son pays. Oui mais voilà… à en croire certains, Barack Obama ne serait pas qu’un Président des Etats-Unis ! Certes, la portée de l’élection est incommensurable, quarante ans après la mort de Martin Luther-King. Le ouf de soulagement de voir Bush et consort plier les gaules s’accompagne de la renaissance d’un rêve américain que l’on disait en perdition. Mais au-delà de ces symboles et de l’émotion que son élection a suscitée, que penser de l’Amérique de Barack Obama ? Une fois passée la phase d’euphorie légitime, les espoirs démesurés ne laisseront-ils pas la place à une réalité brutale ?
A la fois héros d’une Europe avide de multilatéralisme, symbole pour les africains transcontinentaux et espoir des démocrates usés par deux mandats néoconservateurs aux Etats-Unis, Barack Obama a catalysé des attentes diverses et variées, entre espoir de paix, espoir d’égalité raciale et espoir de relance économique. Sans doute trop pour un seul homme ! L’intéressé ne s’y est d’ailleurs pas trompé le soir de l’élection en déclarant d’emblée qu’il ne pourrait pas tout régler.
Disons-le clairement : la politique étrangère américaine ne changera pas du tout au tout, l’égalité des peuples risque de rester davantage un symbole qu’une réalité car l’Afrique demeurera toujours aussi isolée, et le prochain Président des Etats-Unis n’aura qu’une prise modeste sur l’économie du monde ; quand bien même son plan de relance et le choc de confiance dans les foyers américains qu’a suscité son élection pourraient créer un électrochoc. Quant à la politique étrangère, bien que les démocrates et Barack Obama se détourneront d’une vision du monde manichéenne et binaire, les Etats-Unis resteront malgré tout les « gendarmes de la planète » (avec l’idéologique messianique en moins), et agiront en redresseur de torts en Iran, au Pakistan ou en Afghanistan. D’autre part, aussi bien intentionné soit Barack Obama, le lobby américain pro-israélien pèsera lourdement pour une inflexibilité dans le dossier israélo-palestinien quand, dans le même temps, le complexe militaro-industriel plaidera pour que la production d’armes aux Etats-Unis, ressort historique de la croissance outre-atlantique, ne freine pas. Durant la campagne, Obama a tenu un double discours sur le conflit au Proche-Orient, influencé en ce sens par son conseiller Dennis Ross, et a nommé comme Secrétaire Général de la Maison Blanche, Rahm Emanuel, dont le tropisme israélien n’est un secret pour personne. Ne nous attendons donc pas à une révolution qui n’aura pas lieu, mais à des ajustements suffisamment importants pour être relevés : la fermeture de Guantanamo, une politique plus souple en Amérique Latine (et au contraire plus rigide à l’égard du Président colombien Alvaro Uribe), une posture plus ouverte à l’égard de l’Iran ou de la Russie et un retrait d’Irak d’ici quelques années. Toutefois, cette ligne-là fut en partie celle adoptée par le gouvernement Bush depuis fin 2007… Quant à l’Europe, elle sera sans doute mise face à ses responsabilités. Les relations avec les Etats-Unis se raffermiront, mais le Président américain ne bradera pas les intérêts de son pays, bien au contraire ! Il appellera à un renforcement de la présence européenne en Afghanistan, et saura de nouveau s’opposer à EADS comme il l’a fait durant la campagne présidentielle pour sauvegarder les emplois américains… En somme : un Président des Etats-Unis avec ses intérêts propres.
Et l’Afrique dans tout ça ? Durant la campagne, Obama a, comme l’a remarquablement montré Sylvie Laurent (« Barack Obama : de l’Afrique en Amérique »), constamment joué sur la double identité africaine : à la fois afro-américain attaché à la mémoire de l’esclavage et très ancré dans la communauté noire à Chicago, et en même temps « frère africain » qui ne vient pas des ghettos, identité qui plaît davantage à l’électorat blanc américain. Le nouveau Président américain adopte le discours afro-américain ambiant, qui appelle, sur fond de paternalisme, les africains à se responsabiliser. Ces deux identités ont jusqu’à maintenant été relativement opposées. Or la synthèse opérée par Barack Obama pourrait raviver l’idéal pan-africain qui réunit « les fils exilés de l’Afrique au continent-mère » (Sylvie Laurent). Une illustration de cette synthèse se lit à travers son programme de campagne : Obama s’oppose à tout dédommagement des descendants noirs d’esclaves (pour satisfaire « l’électorat blanc »), mais veut toutefois faire oublier les affres de l’Histoire en offrant des conditions décentes aux plus démunis (en l’occurrence les afro-américains). En d’autres termes, ménager la chèvre et le chou pour enrôler les deux pans électoraux. Pour beaucoup, c’est précisément le métissage d’Obama qui confère à son élection un caractère universel. Mais au-delà du symbole, reste à savoir comment cela se matérialisera…
Dans ce contexte, comment interpréter la vague d’engouement qui a traversé l’Afrique du Liberia au Mozambique ? Les capitales africaines ne parlent que de ça, les groupes de soutien à Obama se démultiplient partout en Afrique et le Kenya a déclaré férié le jour qui a suivi son élection. Cet enthousiasme met selon moi en lumière le besoin qu’a l’Afrique de trouver sa place dans une mondialisation qui la laisse sur le bord de la route. L’ubiquité de ce monde exacerbe l’intensité des émotions vécues à quelques milliers de Kms jusqu’à oublier que Barack Obama n’a pas été élu en Afrique. Qu’importe, il suscite un espoir et l’espoir permet de vivre. Ceci étant, les déceptions ne proviennent que d’espoirs non concrétisés, et Obama ne pourra pas faire grand-chose pour l’Afrique. On lui prête d’avoir œuvré pour l’Afrique au sein de la Commission des Affaires Etrangères, en appelant à la tenue d’élections transparentes en RDC ou à la traduction de Charles Taylor devant le CPI. Bilan bien mince pour le Président de l’Afrique…
Que peut-on très concrètement attendre de l’effet Obama en Afrique ? On peut au mieux espérer que l’Aide Publique au Développement soit rehaussée (bien que la crise économique rende caduque cet espoir à court terme), qu’Obama soit le porte parole d’une meilleure représentation de l’Afrique aux Nations-Unies et plus largement dans la définition de l’agenda international, ou bien encore, en rêvant un peu, qu’il mette fin aux subventions agricoles américaines… Mais sur le plan sécuritaire, Obama s’inscrira-t-il dans la continuité de l’Initiative Pan-Sahel et de l’installation d’Africom sur le continent noir ? Au niveau énergétique, la volonté du Président démocrate de renforcer l’indépendance énergétique des Etats-Unis ne risque-t-elle de marginaliser une Afrique qui ne suscitait malheureusement l’intérêt que par ses matières premières ?
Autant de questions auxquelles il est difficile de répondre pour le moment. Mais le plus grand espoir que cette élection permet pour l’Afrique provient peut-être de l’Afrique elle-même, rejoignant ainsi les propos initiaux de Wade. L’Afrique est en carence de symboles, a besoin d’affirmer son identité et de la revendiquer fièrement. C’est ce qui mûrit sur le continent africain depuis quelques semaines. « L’exemple Obama » suscitera des vocations, servira de précédent pour des peuples africains qui ont soif de démocratie, de liberté et d’espoir. « Si notre frère Obama l’a fait, pourquoi pas nous ? ».
Mathieu Pellerin – Article publié dans le numéro de novembre de Madaplus (http://madaplus.fr)